22.
Carroll sortit prestement d’une limousine officielle et se dirigea à grands pas vers la sinistre entrée de pierre grisé du numéro 13 de Wall Street.
Green Band avait laissé ce bâtiment en grande partie intact – un fait qui le laissait songeur. Pourquoi une cellule terroriste désireuse de s’en prendre au capitalisme américain épargnerait-elle la Bourse ?
Carroll portait un manteau en cuir noir qui lui descendait jusqu’aux genoux, un cadeau de Nora le Noël précédant sa mort. À l’époque, elle l’avait taquiné en disant que cela lui donnait l’allure d’un héros ténébreux et irréductible. Ce manteau faisait désormais partie de ses rares trésors personnels. Il était un peu serré au niveau des aisselles, mais Carroll s’en moquait et n’envisageait pas une seconde de le faire retoucher. Il voulait qu’il restât exactement tel qu’il était lorsque Nora le lui avait offert.
Carroll fumait une cigarette toute ratatinée. Certains week-ends, il lui arrivait de porter son manteau en cuir et de fumer des cigarettes maltraitées quand il emmenait Mickey Kevin et Clancy à des matches des New York Knicks ou des Rangers.
Cela faisait mourir de rire ses deux gamins. Ils lui disaient qu’il cherchait à ressembler à Mel Gibson dans ses films. Il savait bien que tel n’était pas le cas. C’était Mel Gibson qui essayait de lui ressembler.
Remontant promptement les interminables couloirs qui résonnaient sous ses pas, Carroll ôta les manches de son manteau en cuir avant de le laisser flotter sur ses épaules comme une cape.
Quelques pas encore, et il le plia sur son bras, dans l’espoir que cela lui donnerait un air un peu plus civilisé. De nombreux hommes d’affaires très sérieux arpentaient les couloirs sacrés du numéro 13 de Wall Street.
Carroll poussa les portes en cuir capitonnées d’une salle de conférence solennelle, de la taille d’un amphithéâtre, qui empestait la respiration et le tabac froid.
La réunion avait déjà commencé. Il était en retard. Il était également fatigué par le vol qui l’avait ramené de Miami, et ses nerfs – mis à mal par une surdose d’amphétamines – protestaient de plus belle.
Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il avait une autre longue journée devant lui.
Carroll parcourut rapidement des yeux la salle sombre. Elle était remplie de policiers et d’officiers de l’armée américaine, ainsi que d’avocats d’affaires et d’investisseurs des principales banques et maisons de courtage de Wall Street. Les seules places libres se trouvaient à l’avant.
Grommelant dans sa barbe, Carroll s’avança vers la première rangée en se courbant. Il se fraya tant bien que mal un passage parmi des jambes de pantalon en tissu rayé gris ou bleu et dut même enjamber les genoux de quelqu’un. Il avait le sentiment que tout le monde dans la salle le regardait – ce qui correspondait probablement à la réalité.
— … vous expliquer comment gagner des fortunes à Wall Street, disait la personne qui avait la parole. Il suffît de voler un peu aux riches, un peu aux gens aisés et beaucoup à la classe moyenne…
Des rires nerveux retentirent dans le vaste amphithéâtre – une hilarité sourde et sans joie, dont on sentait qu’elle était surtout due à la tension nerveuse ambiante.
— Le système de sécurité de Wall Street ne fonctionne tout bonnement pas, poursuivit l’oratrice. Comme vous le savez tous, notre installation informatique est l’une des plus archaïques du monde financier. C’est la raison pour laquelle cette catastrophe a pu se produire.
Carroll finit par s’asseoir, se laissant progressivement glisser dans son siège jusqu’à ce que seule sa tête dépassât du dossier en velours gris. Il avait les genoux collés à la scène en bois, devant lui.
— Le système informatique de Wall Street est une véritable honte…
Carroll leva enfin les yeux sur la personne qui animait la réunion. Nom de Dieu ! La vue de Caitlin Dillon debout sur l’estrade le saisit. Cheveux châtains soyeux coupés au carré ; longues jambes, taille fine, grande – visiblement plus d’un mètre soixante-quinze.
Elle contemplait le premier rang, d’un regard noisette calme et scrutateur. Carroll réalisa que c’était lui qu’elle dévisageait ainsi sans détour.
— Vous prévoyez du grabuge pendant mon intervention, monsieur Carroll ?
Elle fixait son Magnum dans son vieux holster en cuir. Carroll ne sut quoi répondre. Il haussa les épaules et tenta de s’enfoncer un peu plus profondément dans son siège. Pourquoi son habituel sens de la repartie lui faisait-il maintenant défaut ?
Caitlin Dillon reporta en douceur son attention sur l’assemblée de hauts responsables des forces de l’ordre et d’hommes d’affaires. Elle reprit son exposé exactement là où elle s’était interrompue :
— Au cours des dix dernières années, les investissements étrangers aux États-Unis ont grimpé en flèche… (Un tableau succéda au précédent sur l’écran derrière elle.) Notre économie a vu affluer des francs, des yens, des pesos, des deutsche Marks, le tout pour un montant total de quatre-vingt-cinq milliards de dollars…
Carroll ne la quittait pas des yeux. Rien n’aurait pu lui faire détourner le regard, à l’exception – peut-être – d’un deuxième attentat à Wall Street…
Elle avait une lueur pétillante dans le regard et une touche de douceur inattendue dans le sourire. Comment pouvait-elle occuper un poste comme le sien en douceur ? Ce mot n’appartenait pas au vocabulaire de Wall Street.
Elle était élégante – même vêtue d’un tailleur classique en tweed gris chiné.
Mais elle paraissait avant tout intouchable.
Il se remit à prêter attention à ce qu’elle disait. Elle décrivit dans les grandes lignes la situation de crise provoquée par Green Band, l’insuffisance avérée des archives informatisées à Wall Street et la suspension de tous les transferts de fonds internationaux.
Elle énonçait des faits qui donnaient à réfléchir et faisaient froid dans le dos.
— Étrangement, l’organisation terroriste n’a toujours pas repris contact avec les autorités. Quel que soit le genre d’organisation dont il s’agit… Ainsi que vous le savez peut-être, aucune revendication n’a véritablement été formulée. Aucun ultimatum. Absolument aucune explication n’a jusqu’ici été donnée concernant les événements de vendredi. Une autre réunion se tiendra après celle-ci avec les gens de mon service et les informaticiens. Il nous faut trouver une solution pour les ordinateurs avant l’ouverture du marché, lundi. Dans le cas contraire… j’entrevois de sérieux désagréments.
Le silence régna soudain dans l’amphithéâtre. Les bruits de raclements de pieds et de papiers froissés cessèrent.
— Voulez-vous dire que nous allons être confrontés à une panique financière ? À une espèce de krach boursier ? demanda quelqu’un.
Caitlin marqua un temps d’arrêt avant de reprendre la parole. Carroll sentit qu’elle choisissait de toute évidence les termes de sa réponse avec circonspection.
— Je crois que nous devons tous admettre… qu’une espèce de panique du marché est possible, si ce n’est probable, dans les jours qui viennent.
— Qu’appelez-vous précisément « panique » ? Donnez-nous un exemple, lança un influent homme d’affaires.
— Eh bien, les cours sont tout à fait susceptibles de perdre plusieurs centaines de points très rapidement. En l’espace de quelques heures seulement…
Une voix s’éleva, au fond de la salle :
— Est-ce que nous parlons d’une situation de type « Jeudi noir » ? Sous-entendez-vous qu’un krach boursier est effectivement à même de se produire ?
Caitlin fronça les sourcils. Elle connaissait l’homme qui avait posé ces questions – un comptable vieux jeu et guindé travaillant pour l’une des plus grandes banques new-yorkaises.
— Pour l’instant, je ne me prononcerai pas. Comme je l’ai dit tout à l’heure, si nous disposions d’un système informatique plus moderne, si Wall Street s’était adapté au vingtième siècle, nous en saurions davantage. Une chose est sûre : nous serons tous alors aux premières loges pour voir ce qui se passera. Nous devrions nous préparer. Je suggère que, pour une fois, nous fassions en sorte d’être prêts.
Sur ces paroles, Caitlin Dillon descendit de la scène. Tandis qu’il la regardait se diriger seule vers les portes du fond de l’amphithéâtre, Arch Carroll prit conscience d’une présence à côté de lui.
Il se retourna dans son fauteuil et découvrit le capitaine Francis Nicolo, du service de la balistique de la police de New York. Son costume trois pièces rayé et sa moustache soignée et gominée le proclamaient haut et fort à la face du monde : cet homme-là se prenait pour un dandy.
— Viens voir une minute, Arch, dit Nicolo en lui faisant signe de l’accompagner.
Ils sortirent précipitamment de la salle et Carroll le suivit à travers plusieurs couloirs faiblement éclairés de la Bourse.
Nicolo ouvrit la porte d’une petite pièce située sur l’arrière du bâtiment. Il la referma avec précaution quand Carroll fut entré.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna ce dernier, à la fois curieux et vaguement amusé. Dis-moi tout, Francis.
— Jette un œil là-dedans, répondit Nicolo, montrant du doigt une boîte en carton posée sur un bureau. Ouvre-la. Vas-y.
— Qu’est-ce que c’est ?
Carroll se dirigea d’un pas hésitant vers le bureau. Il posa le bout des doigts sur le couvercle de la boîte.
— Ouvre-la, elle va pas te mordre.
Carroll souleva le couvercle.
— Putain ! D’où ça sort ? s’exclama-t-il. Nom de Dieu, Frank !
— Le concierge l’a trouvée derrière le réservoir d’une chasse d’eau, dans l’un des W. C. des hommes, expliqua Nicolo.
Carroll fixait le dispositif et le long ruban vert vif soigneusement noué autour. Green Band.
— Ça ne risque rien, le rassura Nicolo. Elle n’a jamais été censée exploser, Arch.
Arch Carroll ne parvenait pas à en détacher les yeux. Une bombe, présentant tous les signes d’un travail de professionnel. Elle n’a jamais été censée exploser, se répéta-t-il en son for intérieur. Un autre avertissement ?
— Il y a là largement de quoi rayer cet endroit de la carte, dit-il éprouvant une violente nausée.
Nicolo fit claquer sa langue.
— Sans problème. Charge de plastic, comme toutes les autres. Je ne sais pas qui est derrière tout ça, mais il semble sacrément savoir ce qu’il fait, Arch.
Carroll marcha jusqu’à la fenêtre du bureau et contempla la rue en contrebas, qui fourmillait de policiers. Le théâtre d’inexplicables hostilités.